Tout une symbolique (1)

Depuis quelques temps déjà, pour le fun et à la suite d’une lecture [1] sur le net suivie de quelques recherches [2], je me suis mise à collectionner des images… Quelles images ? celles sur la signalétique des toilettes, Water closet. Cela m’a rappelé un travail sur la signalétique des panneaux de la route auquel j’avais participé, il y a bien longtemps [3].

La signalétique, c’est la science de la signalisation. Elle est fondée sur une sémantique iconique et/ou langagière, c’est à dire utilisant des signes (chiffres, pictogrammes, logo, couleurs symboliques…) et/ ou des mots [4].
Dans les espaces publics, la signalétique des toilettes apparaît, (i) soit au niveau des panneaux de circulation en mobilité, (ii) soit comme indicateur d’un lieu. Souvent banale, nous n’y portons plus vraiment d’attention particulière.
Normalement, elle doit s’adresser à tous indistinctement d’autant plus qu’on la trouve dans des lieux fréquentés par un large public tels les gares et aéroports. Dans ce contexte, elle se veut universelle. Toute personne doit pouvoir la comprendre “de quoi me parle-t-on ?” et doit pouvoir décider d’une action :” Dans quel toilette vais-je entrer ? femme seulement ? homme seulement ? toilette handicapé ? toilette mixte ? ….
De nature symbolique, schématique elle est sensée fournir l’information juste nécessaire sans nécessité de décodage particulier ( pas d’ambiguïté sur le sens, pas de connotation,), ne doit pas induire d’effort cognitif à sa compréhension.

Plus elle s’adresse à un grand nombre d’individus, plus sa signification doit tendre à l’univocité. La signalétique a une sémantique. La signification d’un signe (pictogramme ou icône) n’est pas univoque . Un pictogramme, souvent analogie de la chose représentée, est polysémique , tandis que le symbole, signe arbitraire se détache de l’objet représenté, est la plus part du temps mono-sémique. La compréhension d’un picto dépend de son contexte d’implantation, par exemple un même pictogramme peut porter un sens différent en fonction du contexte où il se trouve.

Allons à la rencontre de ces significations visibles, invisibles… de cette réalité qui dépasse les apparences. Que nous communique la signalétique des toilettes ? sur quoi nous fait-on porter le regard ? quels procédés graphiques sont choisis ? elle qui peut être hyper-contextualisée, marquée culturellement, traiter du genre humain, basculer dans le sexisme, l’abstraction, l’humour…

Sans contexte, l’homme n’est pas

Si j’ai mis ce titre, c’est juste un clin d’oeil à Patrick Brézillon ,chercheur au LIP6 qui a écrit un article qui s’intitule “Hors du contexte, point de salut” [5].

Prenons comme point de départ le pictogramme très répandu du bonhomme .

bonhomme

En termes graphiques, il est composé d’une tête (1 rond), d’un tronc, deux bras et deux jambes, jusque là rien de plus normal. Avec toutes les facilités de déplacement des individus qui existent dans le monde, la normalisation ou l’harmonisation des signalétiques est une nécessité. Il n’est donc pas étonnant de retrouver ce petit bonhomme un peu partout.

Il peut être utilisé dans différents types de signalétique ; à des fins d’information, d’orientation, de prescription, d’interdiction… Regardons-le dans différentes illustrations ci-dessous qui portent sur la signalisation d’ascenseur, de poubelle, de sol glissant, d’une voie piétonne interdite, d’un passage piéton (traversée de route)…

6 panneaux avec un bonhomme mis en scène

panneau Direction toilettes

Dans ces quelques situations ci-dessus, ce bonhomme représente l’HOMME en tant que représentant de tous les genres donc, les femmes et les hommes. Chacun de nous, chaque genre, est capable de se reconnaître et de se sentir adressé par le message véhiculé sur l’un de ces panneaux.

Pour exprimer le message, nous constatons que le bonhomme est mis en action, voire mis en scène par le jeu de la verticalité ou de l’horizontalité, l’orientation dans l’espace (face, profil), du mouvement (effet de marche, bras levés…), ou bien encore associé à d’autres motifs (sol, les marques pour la traversée de route, eau, poubelle…). Et, je ne parle pas de la couleur. En fait, ce sont tous ces éléments connexes sur la signalétique et son implantation (l’environnement où elle située) qui vont permettre la construction du sens. Par exemple, dans l’illustration ci-dessous nous voyons des bonhommes dont l’un touche le sol tandis que l’autre non, ces 2 panneaux (trouvés via un moteur de recherche connu) indiquent que le sol est glissant.

glissade

 

 Autant le premier panneau peut laisser penser que le bonhomme est vraiment déséquilibré, le second quant à lui a une jambe en contact avec le sol. Nous pourrions imaginer que sur le second panneau on nous précise qu’il faut marcher de façon particulière.  Comment seraient interprétés ces 2 panneaux, si nous les situions dans un autre contexte que celui d’un sol glissant (scène ou l’on verrait quelqu’un faire le ménage). J’ai fait l’exercice juste pour voir et simplement pour illustrer le propos (n’y voir qu’un recueil de verbatims).

Voici le premier panneau exposé dans une aire de jeux (trampoline[6])

2 trampolines dehors

Parmi les verbatims recueillis : “on risque de chuter en montant l’escalier”, “faire attention on peut glisser sur le trampoline”…

Pour le second panneau, j’ai fait un montage et je l’ai inséré dans la vue d’ un dortoir [7].

dortoir

Les verbatims entendus : “attention le sol est glissant”, “faire attention en enjambant les enfants “, “ne pas faire de bruit”…

Selon Tijus, Barcenilla, Cambon Lambinet et Lacaste [8] : “En effet, interpréter consiste à mettre en œuvre des activités de catégorisation en contexte pour aboutir à des inférences. Le contexte adéquat permet au lecteur (utilisateur) de particulariser le sens du pictogramme, en un sens spécifique à la situation dans laquelle il se trouve.” La conception graphique des pictogrammes ne s’appuie sur aucune règle (syntaxe), rien ne peut prédire les inférences qui seront engendrées par les composantes graphiques utilisées.

Suite de l’article bientôt, nous verrons une approche par catégorisation (qui s’appuie sur des données de psychologie cognitive, en particulier un modèle de représentation en mémoire)

sources

[1]- “le panneau symbolise à merveille la répartition des tâches dans une société patriarcale. Aux femmes la charge d’élever les enfants, aux hommes la liberté d’aller et venir” http://transports.blog.lemonde.fr/2013/11/19/dans-les-toilettes-dorly-le-panneau-qui-derange/
[2] – http://rue89.nouvelobs.com/2010/09/19/sur-la-porte-des-wc-des-panneaux-qui-font-mauvais-genre-166388
[3] – Charles Tijus, Denis Chêne, Frédéric Jadot, Christine Leproux, Sébastien Poitrenaud, & Jean-François Richard. Taxonomie pour la signalétique : de la signalisation routière aux IHM.
[4] – https://fr.wikipedia.org/wiki/Signal%C3%A9tique
[5] article Patrick Brésillon, “Hors contexte, point de salut”. L’article est téléchargeable à cette adresse (http://www-sysdef.lip6.fr/~brezil/Pages2/Publications/ObjetsComm2002.pdf)
[6] – image du trampoline (http://www.funnyjunk.com/Trampoline+comp/funny-pictures/5576062/)
[7] – image du dortoir (http://www.ecole-publique-louvigne-du-desert.ac-rennes.fr/spip.php?article83)
[8] – Conception, compréhension et usages de l’information iconique véhiculée par les pictogrammes Charles Tijus, Javier Barcenilla , Brigitte Cambon de Lavalette , Liliane Lambinet & Alexandre Lacaste. CNRS FRE 2627 “Cognition & Usages”, Université Paris 8 2. Laboratoire ETIC – Université de Metz 3. LPC, Inrets , Arcueil

[9] Autres lectures : Cambon de Lavalette, B. Doré, Tijus, C. (2001). La signalétique : conception, validation, usages. Arcueil : Collection de l’INRETS. 143 p.

 

Publié dans Billets d'humeur